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Le temps ne suspend jamais son vol, quelque prière qu’on lui adresse. Et la comtesse n’a fait que cela, pendant près de cinquante ans. Je le sais : je l’ai vue. J’ai été le témoin de sa disgrâce, le compagnon de sa folie.

La comtesse ? Elle était beauté, orgueil, jalousie et colère. Elle avait osé délaisser un mari pour devenir favorite royale, obtenant avec ce titre une rente, un château et la promesse officielle de succéder à la reine, une fois le trône vacant. La Cour tout entière se méfiait de l’ambitieuse… Le prince électeur lui-même craignait qu’elle ne lui fasse de l’ombre. Le caprice d’une jeune rivale suffit pour qu’Auguste se montrât indigne de son nom…

Répudiée, exilée dans les Monts de Métal, dans ces forêts brunes où le brâme ne se tait que lorsque s’élève le hurlement des loups, la comtesse Cosel guettait tout le jour, par les vitraux battus de pluie, le messager qui annoncerait la levée de sa condamnation. Elle vieillit ainsi, chaque jour, pendant près de cinquante ans, en scrutant l’horizon invariablement chargé de nuages noirs et les chemins éternellement déserts. Nul pas, nul sabot ne laissait son empreinte dans les neiges d’avril. Elle était bien la seule dont le caractère put se mesurer à celui de la Sibérie saxonne… Recluse, la femme la plus cultivée et la plus aigrie de son temps se délectait avec dépit des orages dont elle enviait la puissance. Les jours passaient, immuables. L’attente sans bornes se ponctuait de vagues rages et de pleurs contenus.

Elle me trouva sans me chercher. L’œil vague se posa sur mes reliefs. Le sourcil fronça face au mystère de ce trou béant en mon milieu. Elle comprit que je ne lui donnerais, moi non plus, rien de ce qu’elle attendait : un cadran sans tige garde les heures pour lui… Puis, le regard s’aiguisa : j’arborais un symbole qu’elle ne connaissait pas. Pire, qu’elle ne comprenait pas, elle, la kabbaliste hors pair, qui déchiffrait jusqu’aux boustrophédons antiques ! Le cadran sans style n’était pas sans panache…

Je suis devenu son obsession. Elle tournait sans cesse sa pupille scandalisée vers moi, qui ne livrais pas mon secret, me contemplait de toute sa morgue. Toujours, elle se laissait happer par le vide en mon centre, ce vide effrayant de tombe ou d’éclipse ! Le nombre d’or ne lui fut d’aucun secours. Je demeurais un sphinx. L’Égypte ! Elle n’y avait pas encore pensé… L’Ânkh ? Elle balaya cette hypothèse trop évidente, sans se douter qu’elle tenait enfin un indice…

La ride, le cheveu rare et blanc, le voile qui naissait sur ses yeux proclamaient sa défaite. La fraise n’avait plus rien d’une coquetterie mais soutenait un cou trop dolent pour s’élever seul. En quatre-vingts ans, elle n’avait jamais baissé la tête… Elle sentait, plus qu’elle ne le voyait réellement, le jour décliner par le vitrail de sa chambre. Le crépuscule, énergie nouvelle que célébraient discrètement les premiers oiseaux de nuit, lui insuffla cette lucidité soudaine, celle qui repousse le dernier sommeil. Ses mâchoires crispées se relâchaient à peine mais un sourire, déjà, pointait.

J’avalais ce rayon de Lune imprudent qui sombrait dans ma bouche. Aussitôt, dans la fumée lourde des poussières, je projetais ma ligne de lumière, étincelante de jade et d’émeraude mêlées. Je suis le passeur d’âme, celui qui jette et casse les dés du sort, celui qui annonce la dernière heure. J’ai compté, à rebours, jusqu’au petit jour. À minuit, cette heure infinie du basculement où tout meurt pour renaître, je l’ai ramenée au chaud des heures de gloire et de jeunesse, je lui ai fait entendre à nouveau le rire de l’enfance, je lui ai fait oublier qu’elle avait un jour appris. Je l’ai accompagnée, patiemment, jusqu’au néant. Celui qui précède toute vie.

Le temps ne suspend jamais son vol. Les Éclaireuses, elles, viennent parfois me griffer de leurs pattes de métal, comme les ongles de la Comtesse autrefois. Je suis parti il y a près de trois siècles déjà et depuis, tous cherchent en vain le trésor du château de Stolpen, où l’on se perd pour ne plus jamais sortir.

© Hilda Alonso.