Contemptus sæculi

Tant de lunes sont passées, tant de calendriers se sont suivi ! Des générations de décadents béats se sont succédé, toutes convaincues de leur éminence, toutes dévôtes aux modes qui passent. La sainte modernité des créateurs de vide et autres arbitres iniques des élégances semble la seule permanence… Car ils ne créent rien, rien de plus que ce que nous avons fait. Ils ne disent rien, rien de plus que ce que nous avons dit, pendant nos millénaires de temps présent.

Nous ne sommes plus d’aucune ère : nous enterrons les saisons, les dynasties et les civilisations. Et pourtant ! Nous restons, comme vous, du temps les otages… Ce temps si long qu’il s’abolit lui-même. Écoutez : The hint of the century…* L’Histoire ? Une braise soufflée. Nous voudrions témoigner mais notre parole, distordue, devient rumeur : le sens glisse et fait naufrage, tout est bruit à l’oreille de qui refuse l’héritage. Comme s’ils ne devaient leur vie à personne, comme s’ils s’étaient accouchés eux-mêmes… Table rase du passé : mépris de ceux qui savent, mépris de ceux qui cherchent à savoir, mépris de l’honnête homme qui reconnaît les limites de son érudition. Il faudrait être le premier, il faudrait être le pionnier, il faudrait revendiquer son être faible comme seul horizon, un horizon si plat…

Le Moulin à Paroles est le fruit et le symptôme de l’hypocrisie suprême. Il vient d’une époque que nous ne connaissons pas encore, que nous pourrions redouter, si nous ne nous étions pas retranchés loin du siècle… Il vient d’une époque où le bonheur est une dictature comme une autre : elle repose sur la déformation du réel. Là d’où vient le Moulin à Paroles, les hommes sont obligés de chanter avec l’air du temps, de vénérer cette époque qui ne leur laisse pas de place. Il leur est interdit de critiquer ce qui est critiquable, il leur est interdit de faire référence à des libertés perdues, il leur est interdit de chérir leurs souvenirs. Ils feignent le bonheur avec d’autant plus de détresse que la nostalgie, passible de mort, les étreint dans l’ombre de leur conscience. Le Moulin à Paroles, que l’on croirait tiré d’un roman de Jules Verne, est né pour révéler le discours caché, le mensonge par omission, le vitriol contenu dans un compliment… Devant lui, tous se trahissent, en admirant ses formes « délicieusement vintage ». Tel est le paradoxe de la rétrolution : l’évolution est un choc trop violent, qu’il faut amoindrir et rien n’est plus rassurant que l’assise des années… Malgré une conjugaison simplifiée au présent et au futur de l’indicatif, les hommes parviennent miraculeusement à intenter d’injustes procès. Tout tient à des « tout ou rien » : c’est l’époque qui veut ça. Tout est remis à des lendemains sans mémoire : c’est l’époque qui veut ça. Il faut du facile et de l’immédiat : c’est l’époque qui veut ça. Le Moulin à Paroles, lui, n’a pas voulu de son époque.

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« J’ai changé, sachez-le, mais je suis comme avant, Comme me font, me laissent et me défont les temps »** Ce que je suis ne leur suffit pas. Je n’étais qu’appendice, bien que redoutable au front du taureau. Je n’ai pas su le défendre quand il a reçu le coup de grâce. De son cuir l’on m’a fait un fourreau, pour me porter à la ceinture. J’ai connu le regard satisfait de l’ennemi qui flâne sur le champ de la bataille gagnée, en quête d’un trophée à rapporter. J’ai connu la barbe drue du viking que l’ivresse n’atteint plus. Une corne à boire était respectée, chez eux. Il y a eu la déchéance. Pétris de légendes arthuriennes et prompts à vêtir de symbole la plus modeste babiole, les chevaliers me voulaient corne d’abondance : je n’étais pas à la hauteur de leurs folles ambitions. Je suis devenue rebus. Avec la mode italienne, un joaillier m’a suppliciée : il voulait à tout prix dresser une dentelle de métal sur ma vieille corne noire… La brûlure du sertissage a laissé ses traces blanches : je suis redevenue rebus. Je ne puis plus d’antan boire le noble nectar.

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Le nocturlabe sait, plus que quiconque, que le temps est avant tout affaire d’espace et même d’univers, infini. Pointez-le vers l’étoile lointaine et il vous dira l’heure qui se perd. « Hélas, les ans s’enfuient, éphémères » et Horace voit son ode s’effacer : c’est comme une lettre qui s’est écrite à l’envers…*** La sanguine dégouline, jusque sur les Blasons du Plaisir, qu’un libre-penseur avait fait confectionner pour brandir ses convictions conspuées. Sale temps, alors, pour les athées : les armoiries ont été jetées au caveau des vices, près de ce mécréant d’arrache-cœur maya. Les gantelets d’armure, eux, cherchent leurs membres fantômes.

* In « Losing my religion », REM, album Out of time, 1991, Warner Bros.
** In « Marienbad », Barbara, album La Louve, 1973, Philips.
*** In “Dans les rues de Londres”, Mylène Farmer, album Avant que l’ombre…, 2005, Polydor.

© Hilda Alonso.