Depuis les hauteurs

Charlie Gordon, commis dégingandé de la boulangerie Donner, sait bien qu’avec un QI faible (60) il est différent des autres. Il le sait, mais ne se rend pas bien compte. Il ne se rend pas compte de grand-chose, sauf  que la vie serait différente, s’il était « un télijen ».

Au milieu de son labyrinthe, la souris de laboratoire Algernon ne se rend compte de rien. Et pourtant, de jour en jour, ses progrès sont spectaculaires. Après une opération et quelques médicaments, le rongeur a développé toutes ses capacités et déjoue maintenant les parois mobiles, les portes à combinaison. De plus en plus vite, sur des parcours toujours plus compliqués, Algernon rejoint son morceau de fromage sans jamais revenir sur ses pas. Grâce à elle, les scientifiques les plus éminents sont sur le point d’éradiquer la bêtise. Grâce à Charlie, ils verront les limites de leurs ambitions…

Ce soir-là, je ne pensais pas qu’un téléfilm me toucherait tant… Autant vous le dire, j’ai pleuré comme une madeleine (« mais qu’elle est sensible, cette petite ! »), sans savoir que mon émotion serait décuplée à la lecture du plus brillant des romans de science-fiction que j’ai pu lire : Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes.

Via le carnet de bord tenu par Charlie Gordon, le lecteur suit les évolutions du cobaye, a du mal à s’habituer aux fautes puis remarque, au bout de quelques pages, que Charlie sait écrire « compte rendu ». Qu’il retient les noms de ceux qui l’entourent. Qu’il écrit des mots de plus en plus longs. Que son imagination se débride, dans une écriture devenue fluide. Charlie découvre ses possibilités. Il relit ses premières pages et en a honte. Réalise que ses collègues de la boulangerie se sont longtemps moqués de lui. Qu’il sait maintenant pétrir la pâte et qu’il est doué. Il fait désormais peur à ses collègues. Est renvoyé.

Il se rue alors sur les livres. Apprend plus d’une vingtaine de langues mortes ou vivantes, sans son professeur, Alice Kinnian, dépassée par son élève devenu son chevalier-servant. Charlie découvre la complexité des sentiments, la violence des émotions et remet tout en question. Il surveille de près les évolutions d’Algernon. En écho de son propre désarroi, la souris montre des signes d’anxiété, devient furieuse.

Au cours d’un congrès où tout le gratin scientifique est venu se repaître des images de l’ancien Charlie, le cobaye vole Algernon et rentre chez lui. Sans médicament, Algernon perd très vite tous ses acquis. Charlie se met en tête de faire avancer la recherche dont il est l’objet. Il a déjà ridiculisé les médecins sans qui il ne serait pas un génie plafonnant à 185 de quotient intellectuel, en les collant non sans fierté ni mépris devant leurs homologues internationaux. Et en effet, Charlie est le seul à pouvoir découvrir le secret de son aventure…

Daniel Keyes s’illustre dans l’exercice suprêmement difficile du grand écart : aussi bien entre les différentes psychologies des personnages, l’évolution de Charlie que dans l’écriture. La maîtrise est parfaite, notamment dans cette première partie, extrêmement déroutante : au-delà des fautes de langue, d’expression, l’auteur brosse le portrait du flou. Car tout commence par ce grand flou. On se sent perdu et fragile, en lisant le journal de Charlie. Quel supplice, pour celui qui sait et qui aime écrire, de s’arrêter au bord des descriptions, de ne pas utiliser le sens exact des mots, de ne pas développer l’idée : de se borner.

Je vous en ai déjà trop dit. Je vous ordonne même de vous précipiter chez votre libraire  ! Avec tendresse, avec subtilité, avec justesse, Daniel Keyes a laissé son héros exprimer tout ce qui constitue l’humanité : la quête de soi-même, de son amélioration, du regard des autres, la remise en question. Au fil des pages, Ronchon s’est sentie revivre l’éveil de l’enfant qu’elle était, fière de Charlie, amère lors de ses déceptions, et puis… La fin. Merveille.

J’ai refermé ce livre en disant : « Merci ». En me souvenant, amère, des dissertations que j’ai écrites en khâgne et que je ne comprends plus aujourd’hui. Oui, moi aussi, je fais la promesse d’apporter un jour quelques fleurs pour Algernon.