Des enluminures au carillon

Il y a les artistes despotes, qui ne font confiance à personne lorsqu’il s’agit de manier leur image.
Il y a les artistes qui ne peuvent faire autrement que de mettre la main à toutes les pâtes, faute de mécénat ou de contrat.
Il y a les artistes pour qui l’art est un voyage et sa destination, une promesse faite à eux-mêmes, un sacerdoce.

R†C (comprenez Rosa Crux) en est le parangon.

Certes, je fais partie des conquis mais ne vous y trompez pas : je n’ai pas l’intention de forcer les oreilles de qui que ce soit. Toutes les esgourdes ne sont pas prêtes à écouter ces détonations vocales, ces litanies latines déclamées en angoissants échos. Si je vous présente aujourd’hui R†C, c’est parce que je veux partager le plaisir que j’ai de voir des artistes s’impliquer ainsi dans leur œuvre.

Le concept de Rosa Crux naît en janvier 1984, alors qu’Olivier Tarabo est étudiant en troisième année à l’école des beaux-arts de Rouen. Le futur chanteur de la formation découvre des textes anciens et se passionne pour l’alchimie. La transformation des corps, au sens large, induit l’idée de performances, déclinées notamment dans la Danse de la Terre présente à chaque concert. Jeux de fers, imagerie enflammée, médiévale, mortuaire, la sophistication visuelle annonce d’ores et déjà le lourd travail de recherches en amont.

 

Les jeux de fers, où l'homme devient prisonnier de la machine, sont cités dans mon roman, Ce dont rêvent les Ombres.

Les jeux de fers, où l’homme devient prisonnier de la machine, sont cités dans mon roman, Ce dont rêvent les Ombres.

Les paroles composées en latin et en hébreu laissent parfois place à la glossolalie. La voix principale reste celle (très agréable) d’Olivier Tarabo, qui émerge d’une forêt de timbres divers (sopranos, ténors, féminins, masculins) : le Rosa†Chordis, chœur recruté parmi des chanteurs non-professionnels mais motivés. Le titre « Eli Elo », basé sur la répétition infinie des paroles laisse la part belle à cet ensemble. C’est d’ailleurs pour ce morceau que R†C a créé un nouveau style de partition : la partition tournante.

Les instruments ne sont pas en reste. Sur le site du groupe sont expliquées les démarches qui ont abouti à la réalisation de certains instruments, comme la BAM ou Batterie Acoustique Midi. Formée d’une grosse caisse, de quatre fûts, de deux timbales et deux cymbales, la batterie est programmée par ordinateur pour jouer, comme un automate, des roulements de tambour.

Rien n’arrête les ambitions d’Olivier Tarabo. Après s’être frotté successivement aux langues mortes, à l’alchimie, à la psychologie, à la physique, le créateur met la main au plâtre pour fabriquer… une cloche. Sur scène, c’est un carillon entier dont les tintements résonnent…

"Tous seront prostrés a terre quand ma voix sera émise" écrit sur en latin sur la patte.

« Tous seront prostrés a terre quand ma voix sera émise », écrit en latin sur la patte.

Mais comment mettre en scène tant de féérie et dans quel endroit ? Jusqu’ici, Rosa†Crux a réalisé une performance à l’abbatiale Saint-Ouen de Rouen, dans les Grottes de Caumont, au festival d’Aurillac et donné des concerts dans des scènes de tailles variables, à Paris, au Royaume-Uni, en Suisse et dans le renommé WGT (Wave Gotik Treffen) de Leipzig. Seulement, les pêcheurs de lune rêvent d’un lieu bien à eux où tout serait possible : concerts, performances, photos, expos, tournages… Un lieu qui ne serait pas propriété de l’Église, ni ruines livrées aux tagueurs. Tant qu’à faire, il faut rêver en grand ! Rosa†Crux travaille donc sur la construction d’une crypte. Les voûtes et piliers sont dessinés, moulés, assemblés… Chaque année en août, leur temple privé accueille le festival des Nuits Dark Ritual.

Les troubadours se rêvent aujourd’hui nomades. Pour pouvoir partir à l’envi, pour contourner la frilosité des salles de concert où la nudité des danseurs passe de moins en moins bien. Leur projet ? Un camion-scène !

À l’image de ces infatigables rebouteurs d’impossible, ayez la curiosité, l’envie de découvrir par vous-même leur univers fascinant.

 

L'humain, relié à la matière et à la terre fait voler la poussière, sa perspective.

L’humain, relié à la matière et à la terre fait voler la poussière, sa perspective.