Diabolus in musica

Les bâtons de pluie chuchotent dans le vent. Une trompe élance sa plainte au loin, depuis les profondeurs de la forêt vierge. La touffeur, sous les tropiques, attendrit les nerfs. Le bandonéon roule encore des anches, discrètement. Il revoit les costumes rayés, les jupes qui s’envolent, quand tu danses les yeux droit dans ceux de la mort, banderillas invisibles dans les mains, quand tu danses parce que c’est interdit et que demain, peut-être, tu ne pourras plus. Oui, quand la femme danse, votre monde s’arrête ! « Se ponen los pies asi, arriba la pierna » : tango à deux, la souplesse et l’attention, la rudesse et la tension, l’œil et le qui-vive… Danse, toi sans chemise, même avec le ventre vide et les yeux lourds… Danse ! Même au bord du précipice, même devant la mitraillette ! Et la foule se dissipe, en la calle, en el barrio… Étés meurtriers et danseurs meurtris à Buenos Aires mais le silence, dans les campagnes, dans la montagne, est terrifiant. Leurs visages sont oubliés, leurs familles toujours en larmes et le bandonéon s’est tu.

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« Présentez armes ! » Au flanc, le fifre est droit comme une baïonnette. Eux, ils sont de l’autre côté. Eux, ils osent même faire marcher les chevaux au pas… Sur les champs de bataille, les carnyx aux oreilles de chauves-souris lancent leur voix de métal vers les cieux. Les roulements de tambours ponctuent des conquêtes au goût terrible de défaite. Un jour, les boulets de canon et les balles siffleront mais rien ne couvrira le rugissement des bombardiers. Les cris des populations, eux, poursuivront le concert infernal, éternel, de l’histoire. La vie sonnerait moins creux si l’on se contentait de souffler dans les fusils…

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Un… Deux… Trois… Quatre… Cinq… Six… Le barillet de la boîte à musique fait le décompte et les lames d’acier vibrent, mais l’automate n’est que simulacre mécanique de vie. Le métronome en sait quelque chose : la vie va ainsi, comme un disque rayé, de la répétition au déraillement final. La petite danseuse de porcelaine tourne, son paysage avalé par la corolle de cuivre du cristal de Baschet. La cornemuse n’a plus de tour dans sa poche, l’orgue de Barbarie s’est essoufflé. Entêtante, obsédante, la note ténue et aiguë et longue, comme un archet qui scie les nerfs sur la rampe du violon de fer… Riffs de harpe écorchée : sans suite et sans idée, la sonate tourne court. Chuchotement fantomatique : les ondes Martenot se propagent en élégie. Serpent à clé échappé du panier d’osier, l’ophicléide ondule mais n’a personne à charmer. Sur le pupitre du piano, la partition déchirée attend, le cœur ouvert, de partager ses trésors. Les intervalles diminuent : le rire grotesque du vibraslap résonne dans le vide.

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Tu vois, moi, j’avais envie de voler, sur une musique aérienne. Je sentais que mon dos manquait d’ailes… J’avais envie que la note me prenne la main. J’avais envie que le rythme me fasse voyager et j’ai roulé, trop fort, trop vite, le cœur sur la ligne de flottaison et la pensée à rebours. Le vent, quand il s’engouffre tu sais, il nettoie tout sur son passage. J’ai tout revu, dans ma tête, j’ai tout réécrit, pour que ça sonne moins vrai parce que ça faisait mal. Tout ce qu’on s’est dit, je ne crois pas qu’on le pensait. Mais il fallait avancer. La musique me faisait mal aux oreilles mais il fallait que quelqu’un hurle à ma place. J’ai roulé tambour battant. C’est moi que j’aurais du écouter. Quand la pulsation l’emporte comme ça, je sais que ça finit toujours mal…

Aujourd’hui, c’est le silence qui peuple ma nuit éplorée.

© Hilda Alonso.