Immobilis in mobile

Nous le savons bien : vous rêvez de vous asseoir, ici, sur la méridienne de velours et de sombrer à votre tour, dans le sortilège du sommeil. C’est un rêve étrange, inhospitalier, qu’un rien profane… C’est l’effacement de cette vie morne qui est la nôtre. Le meuble : vous le posez, vous le croisez, vous vous en servez en l’oubliant déjà. Il craquera, tiendra bon, jusqu’au jour où, par caprice, vous le laisserez échouer. Au mieux dans quelque brocante. Au pire, débité en morceaux plein d’échardes érigées comme seule défense, dans l’âtre de la cheminée.

La travailleuse renferme encore en son ventre les rubans de taffetas, les irremplaçables fils d’or, les aiguilles qui penchent, piquées sur leurs coussins. Les dentelles lâches ont perdu de leur superbe. Les ressorts de ses ingénieux plateaux se sont oxydés. La couturière est aveugle. Inutile, la travailleuse a préféré fuir avant de devenir un regret.

Chagrin, le bonheur-du-jour est devenu complice. Il contenait le cœur de sa propriétaire, qui cachait là les billets doux et les gages d’amour. Nouvelles signatures et parfum d’adultère : un jour, une fiole de poison s’est immiscée… Tout Paris a tremblé de l’opprobre jeté sur la Cour. La honte de devenir une pièce à conviction a fait ternir la dorure des arabesques sur l’acajou verni.

La méridienne se sait sale. Le temps n’a pas effacé les traces de la peur. Elle se sent encore gorgée de sueur. Elle a tout vécu : le raidissement de l’étonnement, la rage de la lutte, l’impuissance suivie du découragement, la lourdeur du corps inanimé. C’est ici, dans le pli de l’assise où quelques cheveux bouclés sont toujours coincés, qu’a glissé le dernier soupir.

L’athénienne, elle, en a tant vu ! Bien des jambes l’ont frôlée, faite vaciller, mais elle est toujours retombée sur ses trois pieds, aux superbes pattes de lion. Maintes fois le cristal de l’aiguière a failli se briser ! Madame a du style, un style Empire… Certes, la maison était close et les filles pleuraient parfois au-dessus d’elle, à l’heure intime entre toutes où, le dernier client parti, elles faisaient enfin un brin de toilette, avant de s’écrouler dans un lit trop chaud. Mais l’athénienne coulait des jours heureux, avant la fermeture, avant de se retrouver elle aussi sur le trottoir. Une main indélicate l’a saisie, jetée à bricq et à bracq dans le froid d’un vieux grenier. Comme l’ennui fige et vainc… Elle est devenue vieillerie. Près d’elle, le tas de vieux journaux lui a conté l’histoire qui ne cesse de s’écrire : les guerres, les courses à l’armement et les annexions conjointes de l’espace… L’athénienne n’avait pas vécu Troie : lorsque les héritiers sont arrivés pour vider le grenier, menaçant de tous les jeter (« bon débarras ! »), elle s’est volatilisée jusque dans le Cabinet de Curiosités.

Hêtre au cœur tendre, la sellette veut sentir à nouveau l’amour originel courir dans ses veines. Personne n’a jamais su combien elle est exceptionnelle. « Ce n’est qu’une sellette ! » avait d’ailleurs lancé le maître d’art, tançant l’apprenti qui ne voulait pas abandonner son premier ouvrage. Fier de son bel objet, il l’avait signée, en catimini, gravant sous le siège ses initiales. La sellette repense à la beauté du geste, à sa douceur aussi. Elle revoit le ciseau à bois, la main qui le tient, l’œil qui la scrute. L’apprenti a souffert plus qu’elle, suant à grosses gouttes, suivant toujours le fil du bois pour ne pas la blesser. Il l’a polie comme un luthier son violon. Il l’a laissée partir mais il l’a pleurée, ce soir-là. Lui aussi porte des cicatrices. C’est le prix qu’il faut payer pour s’endurcir le cœur et ne plus s’enivrer que de sa propre maîtrise, lorsque l’impossible a été nié, que les essences les plus contrastées semblent naturellement jointes, jusqu’à la dernière fibre, sur la table à damiers. Elle n’est qu’une sellette. Sur son entretoise, les pieds des embastillés accablés ont cherché un peu de confort. Heureusement qu’ils sont assis, dans ces moments-là. Alors, pour eux, elle reviendra.

Tragédie d’une roue cassée qui couine et ridiculise. Avec le sérieux et la prestance d’un majordome, le trolley blanc répandait par les couloirs sombres du manoir les vapeurs chaudes du thé et les effluves de la gelée aux fruits. Il ne manquait que des clés d’or brodées sur sa nappe, pour affirmer sa fierté d’accomplir une si noble tâche. Dans les cuisines, on s’affairait autour de lui. Dans le petit fumoir, les ladies l’attendaient pour ouvrir officiellement leur salon. Dans la salle de billard, un sourire naissait sous les moustaches impeccablement taillées des gentlemen, lorsqu’il leur apportait les bouteilles sculptées où somnolaient scrumpy, sherry et whiskey. Le premier rayon donnait des signes de faiblesse depuis plusieurs jours mais, never complain, le trolley ne dirait rien. On ne le verrait pas contrevenir à l’étiquette ! Il avançait, peu ou prou, toujours digne, quand le rot tonitruant de la roue fendue lui échappa. God damn it ! Il est immédiatement venu se retirer ici, like a toad in the hole…