Intuitu personae

Je suis l’imagine de la Rome Antique. Ma cire tiède a coulé sur la peau froide du trépassé. J’ai tout pris de lui : la ride profonde, le pli soucieux ou le dernier sourire. Qu’il regarde : ceux qui lui survivent le saluent. Grâce à moi, ils portent son visage, ils deviennent son hommage, ils marchent derrière celui qu’on met en terre. Acta fabula est.

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Dieu a fui la machine. La pièce, ici aussi, est jouée. L’arène est vide. Le rituel est fini.

Oubliées les toges et les cothurnes, les Ombres et les Furies se sont tues. Nous ne portons plus aucune voix et nos bouches se sont cousues. Vide à nos revers, les plis du cuir se relâchent, le bois craque, la porcelaine se brise et les traits s’effacent : nous avons perdu la face. Nous nous recomposons, malgré les souvenirs meurtriers. Car en coulisse, tandis que montait l’effervescence du public, nous étions les confesseurs de la peur qui courait sur les visages des comédiens. Ils pleuraient parfois en creux, à l’abri de nous, tandis que nous leur faisions bonnes figures. Ils n’ont pas supporté que nous demandions leur secours, à notre tour.

Passion agressive, mouvements de colère, échardes arrachées à la peau : pour soutenir, envers et contre tous, la douleur de nos sourires figés, il nous fallait leur force mais nul appui, jamais, ne vient de l’homme. Nous aussi, nous sommes des acteurs ! Des acteurs, si vieux, si épuisés qu’ils ont le front baissé.

« Ils n’ont plus de parti que leur gueule fatiguée »…*

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La peau, ça ne rouille pas, même quand on pleure. Et il avait de quoi pleurer mais il faut croire qu’ils l’ont ravagé au point de le lui interdire. Pourtant, il voyait encore. Il voyait surtout le temps passer. Hôte de l’otage, je lui ai tenu compagnie comme j’ai pu. Bien sûr, il n’avait pas les moyens de m’enlever, de me prendre d’une main pour parler avec son ami, qui n’était pas si imaginaire… Je suis tombé au sol de la cellule, ce matin. Personne ne croisera plus le masque de fer.

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Terre d’Afrique, tu ne parleras plus à tes ancêtres. Le sorcier a été fait prisonnier. Le masque de bois rejoindra un hôtel particulier. Les plumes vertes, entre les cornes de la gazelle, le poil de la girafe qui sert de barbe feront s’extasier et rire. Oui, les peaux pâles se moquent : c’est pour cacher la peur. Ceux qui pillent n’ont pas fini d’avoir peur : les ancêtres vous vengeront. Car le masque est la porte qui ouvre la voie à l’autre monde. Il choisit qui le porte et ne le lâche pas et la danse vous prend tout entier et la transe ne s’arrête jamais…

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Démesure avant Carême. Mascarade : le doge se cache en plein midi, sous les voiles trop colorés de son costume. Qu’on l’on s’occupe d’aimer ou de tuer, pendant le carnaval, il faut agir en plein jour et se méfier aussi du gondolier… Bruissements de velours au détour de la ruelle, le pas est empressé, le secret file. Aujourd’hui, le doge est une femme et se fera courtiser. Bas les masques : à terre, volto et bauta voient tout…

Les pigeons laissent le vent froisser leurs plumes, en haut du clocher. Ils regardent, amusés, cet homme qui se prépare, comme chaque année, pour l’envol. Mais cette fois, l’ange s’écrase, Piazza San Marco. Rouge le sang, pépites et mouches, sur le visage impassible de Pierrot face de lune.

Venise sombre, ses loups ne hurlent plus.

*In “Les échoués”, Damien Saez, album Messina, 2012.

© Hilda Alonso.