La chamanka et le nocher

Mes pieds, en contact avec la terre ferme. Deux doigts décidés dessinent, avec l’élan d’une flèche, des traits sur mes pommettes saillantes. Ce n’est pas la guerre. Mais c’est peut-être la dernière fois.

Je pile la noix. Je mâche la plante, je la replace dans le bol. Je la noie. Je la fais chauffer. Il faut des heures. Il doit falloir des heures : la plante, elle aussi, se prépare. La plante, elle aussi, médite. Elle souffre : elle fume. Je souffle sur la flamme. Le souffle est court, le souffle est plat : il n’est que surface. Il prouve que je ne peux plus me battre.

La terre, le feu, l’air et l’eau : tout y est. Surtout ne pas respirer les effluves. Elles engourdiraient trop vite le corps las, le corps lourd. J’ai marché et j’ai couru. J’ai pensé plus vite que je le pouvais. J’ai semé les larmes, jusque dans le bol. La cuillère tourne, lentement. La décoction tourbillonne, comme une vague, comme une tempête contenue dans ce petit monde, entre mes mains. La cuillère tourne lentement et l’eau épaisse se charge encore de gras extraits : la liane, la feuille, la racine et le cactus dansent quand je n’en suis plus capable moi-même.

Je vais boire le limon, je vais prendre sa vie pour qu’elle me dilue et me dissolve. Je vais mâcher l’eau par tous les pores de ma peau et lentement, prendre conscience que je perds conscience. Ma pensée vers l’ailleurs n’est déjà plus un sommeil tant elle est lourde. Tout doit disparaître. L’ibis totem tangue, la goutte tremble et tournoie l’attrape-rêve : autour de moi le chant s’élève… C’est une présence, pas encore un fantôme, peut-être l’esprit des Anciens ?
Le khat ronronne et fait ses griffes en moi… Tout ira mieux quand le serpent m’aura avalée… Je dois me laisser happer. C’est une machine qui s’emballe et me vide : je deviens le précipice qui m’aspire. Stupéfiante, la vague des humeurs qui s’écrase… La goutte, sur mon front, la goutte vulnéraire tombe et me baigne toute entière, la goutte à elle seule suffit à inonder les veines… Je suis substance. Moiteur et touffeur, vapeur et chaleur, la goutte de pluie sur mon front brûle ma peau…

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Il pleut aussi, ici, à la confluence des états, où le crépuscule est une aube. C’est une nuit claire et liquide, sur laquelle vogue l’étoile, « comme si un grand peintre eût trempé Son pinceau dans la noirceur du tremblement de terre et de l’éclipse»*. Ici, je me sens flotter au-dessus du sol, ni en contact ni solitaire. Je ne suis plus qu’une conscience qui s’invente un corps à braver.

Les constellations me parlent et s’écrivent au firmament : je sais qu’il suffirait que je marche sur l’horizon pour le vaincre. Ce ciel boréal pourrait devenir mon tapis. Il déroule ses langues vertes, juste derrière les montagnes qui ressemblent à des crocs : les volcans se sont calmés. Ils participent de ce grand murmure qui n’est ni plainte ni pleurs mais une nappe de voix bouillonnantes et feutrées. Le sable noir scintille sous l’énorme patte qui s’approche.

La langue est plus large que ma main. Elle l’enveloppe plus qu’elle ne la lèche et semble dire : “tu es bienvenue ici, qui que tu sois”. Cerbère accueille même les chats perchés. Cerbère est doux. Cerbère est grave. Ses yeux intelligents pénètrent les âmes les plus enchâssées. Un soupir soulève le large poitrail du chien. L’une de ses têtes massives s’appuie contre ma cuisse, une autre regarde au loin, une dernière scrute le sol où le lombric insouciant fait onduler ses anneaux.

Ici, l’instinct seul est boussole. Il me dit ne pas bouger. Il faut, toujours, se poster à la croisée des chemins. Attendre, malgré l’air liquide. Toujours guetter le dreamgrinder… L’oiseau vénéneux, aux mille couleurs, passe. Il méprise les vapeurs dignes d’une fumerie d’opium, qui s’élèvent moins que lui depuis l’immense lac de boue, où flottent encore quelques squelettes rongés de remords…

Ô les effluves sauvages de café et d’alcool du Léthé, ruisseau d’oubli… Les flammes naissent et s’étouffent de leur propre puissance à la rencontre de la rivière de lave et le sang du fleuve de chagrin, l’Achéron, en épaissit la tourmente. Même l’acide du Styx ne peut en venir à bout. Je sais, à quelques méandres de là, un torrent dont le chant envoûte en tentateur : je sens déjà ses tanins âpres sur mes papilles… Fi du vin : c’est là, si près de moi, que l’encre coule à flot. Je ne sais pas si c’est elle qui m’appelle, si ce sont mes veines qui l’appellent mais déjà mes bras se tendent : c’est elle, oui c’est elle, qui me donne des ailes… Et la terre, sous mes pieds, cède, comme un avertissement avant le gouffre. Moi, quand l’abîme me regarde, je lui fais les yeux doux.

Sur le vaste marais glisse enfin la silhouette lointaine…

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Elle gît assise, plus sage et plus blanche que le marbre confondu des statues. Ses yeux sont recouverts d’un voile : Eurydice ne voit plus, ne veut plus voir. Pourquoi voir, comment voir, plus loin que l’abandon ? Les poètes sont trop ingrats et les joueurs de lyre bien inconséquents… Elle est assise et ne sait même pas qu’elle avance : le bateau est si lent qu’on n’en perçoit plus le mouvement.

Sous la capuche noire qui soustrait son visage au monde, il s’avance comme un mystère, un insupportable mystère… Tous ont imaginé le nocher des Enfers : certains vous diront qu’il a des moines ces lèvres minces que forge le silence et les yeux de braise nébuleuse du diable ; d’autres vous parleront de sa peau d’écaille et de ses crocs ; les derniers vous conteront l’horreur des pustules et son corps aussi long que sec. Tous propagent la légende d’un vieillard immortel et cupide qui laisse sur la rive les morts sans obole. Personne, jusqu’au moment de devenir son passager, ne comprend.

Car Charon est la proue de son embarcation : c’est un homme sculpté, plus ridé que l’arbre millénaire. C’est un homme que la solennité rend plus dur encore. C’est un homme sans ombre : il a renié ses illusions. Il va nu : ceux qui savent vont toujours nus. Ici, les armures ne servent plus. Du bout de son sceptre, la lanterne guide le vol indécis des corbeaux blancs.

Je sais les cicatrices de son profil caché. Je sais la bouche pleine, le nez droit, le sourcil large et dessiné. Il sait mon œil de fauve patient, au bord de bondir, qui le guette et voit à travers les brumes, comme la lionne par-delà les herbes sèches de la savane. Je veux ses rides et leur histoire et je veux sa peau, sa rude peau d’écorce. Il veut l’ordre du monde. Moi l’indienne, j’aime le visage pâle… de la mort.

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Je te reconnais, chamanka. Tu conduis à moi les aventureux comme les désabusés. Tu marmonnes mon nom et tu te balances mais tu m’aimes moins que la transe… Le sage ne négocie pas. Le sage ne parle pas. Le sage agit sans s’étourdir, sans s’émouvoir, sans cruauté. Malgré l’infinité des affinités, je ne t’emporterai pas. Toi, tu n’as pas encore épuisé la rage profonde d’exister. Chronique d’une douleur muette, aux composés stables et puissants : tout ce qui s’ancre en toi s’écrit pour moi. Je suis la menace désirée, convoitée, c’est l’ultime que tu sublimes. Tu ne vis que pour ce poison qui refuse de te tuer. Je suis l’éternité : tu me prêtes la connaissance quand je ne suis qu’oubli. Je t’aime pourtant, femme-flamme aux plumes rouges. J’aime ta folie quand tu danses, j’aime voir ce qui se panse quand tu ne penses plus. “J’ai tant rêvé de toi Que tu perds ta réalité”** et je suis le nuage de fumée sur les rives croisées de nos rimes qui ne s’embrassent jamais. Nous ne sommes que les passeurs, les passeurs il nous faut demeurer.

Ton pied s’avance : si je ne t’arrête pas, tu marcheras sur les eaux, jusqu’à moi… Si je ne t’arrête pas, tu suspendras le temps pour nous, contre le monde, ce monde qui t’appelle, ce monde dont je ne suis pas. Que le flot enfle et qu’il t’emporte dans le tourbillon, que le flot enfle et me noie car je ne veux pas te regarder partir, une nouvelle fois, loin de moi.

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Noir, le ventre de la mère. La veine s’y dessine, comme un tatouage vivant. Dans le ventre, l’eau est d’encre et sent toujours bon : c’est le parfum d’un bois noirci, lorsque le feu est éteint et que le souvenir a remplacé l’été. Oui, comme un feu mort où auraient poussé des fleurs. Le ventre, c’est l’attrape-rêve. Déchirure, fin du trip in utero : la chamanka naît de la plume et de l’encrier. Vertige et tremblements, descente comme une chute. Je suis Sepia Morphine : ma vie est une quête effrénée, toujours recommencée. Herbe folle, le lierre court dans la roseraie.

* In « La Révolte de l’Islam », poème de Percy Bysshe Shelley, 1818.
** In « J’ai tant rêvé de toi », poème de Robert Desnos, 1926.

© Hilda Alonso.