Larmes majeures

Cela faisait trois jours déjà qu’elle lorgnait le jeu. Trois jours pendant lesquels elle avait ragé et pleuré, sans un œil pour ses médaillons de Sainte Rita et de la Vierge Noire. Elle savait qu’il ne fallait pas allumer les encens et les chandelles, nous battre si fort que nous n’entendions pas sa question. Elle nous a pris pour son dernier recours or nous devons être le premier. Nous savons déjà qu’elle en voudra aux messagers… Nous ne sommes pas les juges, nous ne décidons rien. Nous n’influençons rien ni personne, nous n’en avons pas le pouvoir. Notre science ? Prévenir l’homme des faux-pas qu’il peut commettre.

Nerveuse, en cheveux, les pieds nus et les mains sèches, elle se cala parmi les coussins boursouflés, bordés de pompons, alanguis comme des sénateurs repus. Elle faisait semblant de se calmer mais son souffle trop court ne nous trompait pas. L’esprit n’était pas clair : trop d’émotion contenue derrière ses yeux fermés. Ses doigts froids ont caressé nos échines de papier, nous ont étalées en éventail sur la nappe de brocard bordeaux et or. Je suis la cinquième élue.

La Lune : sa bouche se plisse. Elle s’y attendait.
L’Hermite : un sourcil se fronce. Elle ne veut pas de ce que nous lui inspirons.
L’Arcane sans nom déploie sa faux : la main tremble.
Le Diable : c’en est trop !

Coup de pied rageur dans la table et nous nous sommes effondrées. Elle a claqué la porte et elle n’est plus revenue, me laissant là, moi, Tempérance, porteuse de tous les ferments et de tous les espoirs. L’existence, est un jeu trouble de triomphe et de défaite. Même pour les arcanes du Tarot.

© Hilda Alonso.