Le livre, ce héros…

Feutrez vos pas, baissez la voix, retenez votre souffle.
Humez le parfum des vieux cuirs, caressez la peau sèche des parchemins, écoutez le silence : « Et ma page blanche, toute de mécanique froissée… » Le Cabinet de Curiosités, comme tout livre, commence par une page blanche. Et comme tout livre, il est à lui seul une bibliothèque… ou son Enfer.

Bien avant la naissance de l’immense et désormais inextricable Toile, les livres reliaient les hommes. Les pages tournées murmuraient les Confessions, les gazettes colportaient les échos du monde, les brûlots cachés sous le manteau faisaient courir les polémiques. Sacré et vénéré mais aussi interdit, pourchassé, sacrifié en autodafés, plus qu’un objet, le livre est devenu le symbole contradictoire du secret gardé et de la transmission. Par nature, le livre n’est que ce que les hommes font de lui et l’homme, par nature, détruit ce qu’il adore. Par vocation, Le Cabinet de Curiosités recueille les plus outragés d’entre eux.

Le temps, lui aussi accomplit des ravages… Fragiles, fébriles, les antiquités se cachent, loin du halo de la lampe à pétrole, dans le tiède repli de l’épais rideau de velours. Ridé, fissuré, déchiré, le rouleau de papyrus du volumen bâille face au codex vainqueur, né dans les méandres de Rome et qui l’a un temps détrôné.
Les incunables soupirent le regret de leur nouveauté si vite perdue.
Les brouillons froissés, tachés, méprisés de Leonardo da Vinci sont toujours aussi vexés.

Une main bienveillante a éloigné deux ennemis mortels… Longtemps, le Manuscrit de Voynich a dédaigné les assauts d’Agrippa. Voynich, quelle usurpation… Car ce n’est pas son véritable nom. Celui qu’il expose, fièrement, sur sa couverture étoilée mais que personne n’est capable de déchiffrer. Le Manuscrit de Voynich est un étranger. Silencieux, gêné, forcément obéissant, comme tous ceux qui doutent d’avoir une place légitime, il rêve de ses anciennes galaxies et sait qu’il n’y retournera jamais. Trésor méconnu, incompris, endeuillé, il a puisé toute la sagesse dont il est l’unique dépositaire. Agrippa, aux pages rouges du sang de ses détenteurs (qu’il possède et mène à la folie), a cessé de le lorgner et ne grogne plus. Il ronge, patiemment, son cadenas…

Le Nécronomicon, lui, jubile. Lassé des combats trop faciles, il sait qu’il l’emporterait aisément, par sa seule volonté de nuire. Plus empoisonné que l’exemplaire d’Aristote meurtrier du Nom de la Rose, le Nécronomicon suinte son soufre à petites gouttes. Le bois de l’étagère sur laquelle il repose s’est mis à pourrir… Il semble ronronner, ce démon chahuteur, à force de psalmodier :

« N’est pas mort à jamais qui dort dans l’éternel,
En d’étranges éons, la mort même est mortelle. »

De Constantinople à Salem, tous ceux qui le redoutent le brûlent, sans savoir que le Nécronomicon est un livre phœnix…

Il n’est pas plus maudit que le grimoire sans nom. Apparu avec fracas dans le Cabinet de Curiosités, c’est un martyr prisonnier de sa douleur. Sous la tendre férule du Cerbère à deux têtes, il sent encore sa chair cuire du souvenir des coups et des lames.

Sage immoral voisinant avec Les Chants de Maldoror, Les Fleurs du Mal et Ainsi parlait Zaratoustra, Là-Bas attend patiemment sa lectrice. À elle, il livrera ses récits de crimes et de messes noires. Supernatural religion en tremble déjà…

Tempête et passion, Les Souffrances du jeune Werther médite : trop de morts sur la conscience…
Le journal intime, avorté, s’empoussière.