Le paradoxe baroque

Qu’est-ce qu’une curiosité ? De celles dignes d’entrer dans un cabinet ? Il n’existe nulle règle ! Dans un cabinet de curiosités, la pacotille peut côtoyer l’inestimable. Tout n’est qu’affaire de goût personnel. Toutefois, les goûts, en plein XVIIe siècle, sont influencés par le style baroque, qui se diffuse depuis l’Italie dans toute l’Europe. En peinture, en musique, en architecture, le baroque se caractérise par le foisonnement, la surcharge des motifs mais, plus essentiel encore, le baroque fait dévier le sens même de l’esthétique… « Barocco » désigne une « perle irrégulière » : celle dont le défaut devient une qualité. C’est une véritable révolution ! La symétrie, les lignes pures, la statuaire grecque, ne sont plus les seuls modèles de beauté. On s’extasie, désormais, sur l’imperfection et même sur la monstruosité.

La nouveauté fait le frisson, le frisson crée la mode et les cabinet de curiosités (ainsi que leurs catalogues) deviennent des cartes de visite, des outils de communication. Ils participent de la renommée de leurs propriétaires, dont on parle dans les salons. Il faut voir (et donc donner à voir) l’inédit, l’impressionnant, le « jamais vu » : tout le monde s’attend à l’inattendu ! La concurrence entraîne la surenchère. Les sciences reposent autant sur les découvertes déjà faites que sur la recherche, les conjectures. Les scrupules cèdent, parfois, devant l’imagination bouillonnante…

C’est ainsi que, par la création d’artefacts, certains cabinets de curiosités renferment parfois plus de fantasme que de savoir. On y retrouve, cristallisées, toutes les obsessions d’une bonne société, cultivée, pétrie de mythologie et héritière des valeurs médiévales, qui voyage également. Dans une même vitrine, une dent de narval passe pour un os de licorne, une chimère empaillée est présentée comme une sirène, une encre épaisse peut s’affirmer sang de dragon…

Il n’est pas toujours besoin de supercheries, plus ou moins grossières, pour causer stupeur et tremblements. Un pied de mandragore ravive les craintes de sorcellerie, un agneau à deux têtes suscite l’effroi, une momie (véritable nature morte !) rappelle la vanité de l’existence. Qu’ils soient innés ou fabriqués de toutes pièces, les monstres et les poisons, rationnellement classés et présentés, dévoilent un nouveau versant de la nature, qui n’obéit pas aux valeurs classiques de la morale : le « bien », le « mal » et même « la norme ». C’est ce que vient chercher le visiteur : le grain de sable qui bloque sa machine et que son imagination va presser, transformer en huile pour faire tourner, toujours plus vite, les rouages de l’esprit.

Sulfureux, parfois macabre, le cabinet de curiosités est au final le reflet de son possesseur. Qui est-il ? Un collectionneur prêt à se ruiner, comme Sir James Darcy Lever ? Un scientifique soucieux de transmettre ses connaissances ? Un précieux excentrique que l’alchimie ne passionnerait plus ? Une manière de savant fou se prenant pour le Dieu de son petit monde, préfigurant Des Esseintes en sa thébaïde ?

D’Honoré d’Urfé (écrivain) à Jean Hermann (médecin et naturaliste) en passant par Rodolphe II (empereur), chacun d’eux a contribué à ouvrir les esprits pour y insuffler un vent de curiosité.