Les exigences d’une vieille fille

Le genre serait boudé par la majorité des lecteurs ! « Étonnant, non ? », pour citer un certain Pierre Desproges… Car la nouvelle, par sa taille relativement courte, son intensité dramatique, sa richesse langagière, permet d’aborder en douceur la littérature. On peut à loisir « picorer » un recueil, dans le bus, dans son lit et même à la plage, pour accomplir un voyage le temps de quelques pages. Si la nouvelle peut donner le goût de lire, elle instille également le vice d’écrire…

C’est avec Claire obscurité que j’ai fait mes premiers pas. Son sujet tournait en rond depuis des années dans ma caboche, rebondissant et se cognant sans parvenir à en sortir. La prose a pris forme mais, alanguie, trop fluide, elle péchait par mollesse, semblait sans conviction. Intériorité n’est pas inaction, psychologie n’est pas lenteur, bien au contraire ! Une relecture de la Vénus d’Ille plus tard, j’optais pour la table rase et la méthode forte.

La nouvelle est une vieille fille rigide, qui impose ses règles, ne négocie pas et gouverne sans pardon. Comme l’écrivait Charles Baudelaire dans ses Notes nouvelles sur Edgar Poe : « Si la première phrase n’est pas écrite en vue de préparer cette impression finale, l’œuvre est manquée dès le début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le dessein prémédité. » C’est pourquoi il faut se contraindre à l’économie de mots, s’interdire la superficialité et soigner chaque détail. Le cœur doit s’endurcir, guerroyer contre ce mot, contre cette virgule qui ne porte pas assez de sens. Il faut pouvoir justifier chacun de ses choix. C’est ma ligne de conduite, désormais.

Le travail n’est pas proportionnel à la longueur des textes. Combien d’heures ai-je passées à composer Une terrible beauté est née ? Cette nouvelle est le fruit de ma participation à un concours dont la consigne limitait (fort judicieusement) le nombre de signes dans la copie à rendre. L’exercice est complexe mais il permet d’éprouver les vertus de la retenue. Je ne saurais que trop vous conseiller de porter votre attention sur les règlements des concours (souvent, y participer signifie abandonner ses droits sur l’œuvre) ; toutefois, se confronter à des sujets, des mots ou des incipit imposés fait parfois renaître une inspiration vacillante. Forcer son imagination, mettre tout son cœur dans un ouvrage dont l’origine n’émane pas de soi, c’est se donner toutes les chances de se surprendre. Les présages de l’aube, qui contenait tous les ferments d’un roman, en est la preuve.

Rendre hommage à une figure tutélaire, pour répondre à une proposition d’écriture : c’est une prise de risque maximale. L’écriture de la nouvelle Les héritières d’Avalon représentait pour moi ce double défi, qui relève de la gageure : comment ne pas se ridiculiser dans l’inévitable comparaison ? Comment se montrer digne d’une telle succession ? Comment ne pas copier ni trahir ? En lisant, jusqu’à penser soi-même comme chacun des personnages. En se faisant confiance. En sachant que le lecteur, seul juge, a toujours le dernier mot…