Les voyageurs sans bagages

Nous sommes les clandestins. Nous risquons nos peaux à chaque instant, à chaque pas et nous prions pour que s’effacent nos traces sur les chemins. Les chemins ? Ils sont rares : le bitume est partout. Et je sens bien que partout je suis attendu.

Ils vivent empilés. Leur voisinage forcé anéantit l’intime, leurs songes sont électriques et bariolés, leur repos trop balisé. La ville enfle comme une tumeur, fière de gonfler ainsi… Or, la croissance, lorsqu’elle n’est plus vitale, devient mortelle. La ville, elle, est hystérique. Comme une prédatrice à l’affût, elle garde un œil ouvert pour dormir. Moi, je ne peux pas dormir, je suis celui qui fait avancer le rêve éveillé, celui dont le passage soulage.

Se faire tout petit avec de grands yeux, dresser l’oreille, manger vite et sans plaisir, souffler sans s’arrêter : la vigilance est si forte que nos existences en sont diminuées. Même au cœur des immenses plaines de Mongolie où l’air manque, nous savons que nous ne sommes pas seuls. La vie grouille. Les lacs sulfureux cachés dans les hauteurs, les cieux déchirés par les lumières boréales, les volcans qui éclatent et la terre qui cède : ce sont les paysages qui nous regardent. Mais nous ne devons pas laisser de témoin.

Aiguisé, l’œil qui devine ma silhouette au loin ! Ma robe noire se perd dans les brumes, jusqu’au cœur de l’oasis. Le soleil a déformé le lointain, les gaz faussent les perspectives, le mouvement nous trahit. Dans le désert, nous sommes le mirage et le bédouin bredouille. Il rentre dans sa tente, sa main tannée sur les yeux.

Les forêts me connaissent et je connais les forêts. J’aime l’herbe qui crisse et ploie quand la boue leste mon pas. J’aime la touffeur et les murmures de la mangrove. J’aime la caverne fraîche, où les chauves-souris se suspendent tranquilles, là où l’homme recule.

Les bords de mer sont tous différents mais le rivage, lui, ressemble toujours à la mort. Sur le sable où mon pied s’enfonce et se tait, la vague gagne toujours. C’est ainsi. L’embrun salé me console un peu de la soif lancinante. J’ai besoin du bruit de la mer. J’ai besoin de la force des vagues quand elles se fracassent contre la roche et je pense à l’homme dans le phare, tout seul. Je pense aux petits pas qu’il fait, qu’il compte peut-être, pour se donner l’impression qu’il voyage. Il ne se doute pas que le voyage, parfois, n’est pas une liberté mais une fuite. Il fixe, comme nous, l’horizon, en savoure le goût d’infini qui ramène à la vie.

Il faut repartir. Nous reviendrons car nous revenons toujours : la Terre n’est pas si grande. Je ne sais pas d’où je viens mais je sais où je vais.

© Hilda Alonso.