Maud et la wiverne

Ce dont rêvent les Ombres est un hommage à la culture celtique, à l’héritage médiéval et aux bestiaires fantastiques. Ce roman inclut une référence à une légende anglaise, « Maud et la wiverne ».

Asseyez-vous près de moi, autour de l’âtre. Laissez-moi vous conter, à ma manière, cette rencontre improbable… Magique.

En ces temps reculés, l’homme ne dominait pas la nature : il vivait avec elle, en elle, l’écoutait et en acceptait les caprices, conscient de sa place. Dans sa maison, sur son bateau, lesté d’armes, il savait qu’il n’y avait pas d’abri et pas de défense pour lui, si le vent soufflait trop fort, si la mer s’élevait soudain, si l’éclair allumait la flamme mortelle. Il risquait sa vie pour survivre.

À Mordiford comme ailleurs, l’on ne s’aventurait en forêt que le jour et entouré des siens. Les chasseurs affrontaient ensemble le gibier sauvage, ensemble ils ramassaient le bois. On ne s’y promenait jamais l’esprit vide : si l’on ne guettait pas le danger, on pensait à la denrée à cueillir. Maud, du haut de ses quelques printemps, s’avérait particulièrement douée lorsqu’il s’agissait de débusquer les champignons. Intrépide et menue, leste et souple comme un furet, elle se faufilait entre les taillis et s’en revenait les bras chargés. Submergée de fierté, elle riait en éclats et sa mère, épuisée d’inquiétude, la retrouvait enfin.

Ce jour-là, malgré les recommandations, Maud s’était une nouvelle fois écartée du sentier battu. Elle s’amusait à entendre les pépiements multipliés : invisibles car perchés dans les inaccessibles hauteurs, les oiseaux signalaient l’intruse. Mille présences furtives saluaient ainsi son passage et elle ne s’étonnait plus des œillades fugitives, des mouvements brefs qu’elle percevait alentour. Pourtant, une prunelle de lave et de cendre, fixée sur elle, attira son attention… Depuis le buisson s’éleva un glapissement faible mais perçant… Maud y découvrit un petit animal, chétif et tremblant, l’œil aux aguets et le cœur en suspens. Elle lui présenta sa main : les naseaux d’écaille se posèrent, une langue affectueuse en irrita la peau.

Lorsque Maud reparut, tenant à grand peine le petit dragon déjà trop lourd pour elle, ses parents se signèrent. Son père s’empara de la petite wiverne et la jeta : l’animal, qui ne savait pas encore voler se cogna à un tronc et resta là, étourdie. Maud hurla si fort qu’elle se brisa la voix et, se débattant comme un beau diable, frappa de ses petits poings le dos de son père qui la portait comme un fétu de paille, sur son épaule de géant.

La colère rendit l’enfant silencieuse tout le jour. La petite n’arrivait pas à déjouer la surveillance constante de ses parents et les larmes lui montaient aux yeux lorsqu’elle imaginait le wiverneau perdu à son réveil, abandonné une nouvelle fois. Savait-il se nourrir seul ? Serait-il emporté par un rapace ou dévoré par un ours ? Ce n’était, comme Maud, qu’un petit enfant… Ses griffes étaient encore molles ! Partout où il passerait, on lui jetterait des cailloux, s’il ne se prenait pas la patte dans un piège…

Maud refusa tous les repas. Elle ne voulut pas de la poupée de paille que sa mère lui avait confectionnée pour la consoler. Bras croisés, bouche cousue et regard de feu, elle resta sur le banc, devant la maisonnée, tournée vers la forêt jusqu’au coucher du soleil. Elle dormit, malgré elle.

Première levée, Maud s’empara du panier d’osier et s’en fut recueillir les œufs. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle vit, couvert de duvet parmi les poussins nouvellement éclos, la petite wiverne ! Le dragonneau avait suivi sa piste et trouvé refuge au chaud du poulailler. Se reconnaissant, Maud et la wiverne surent à cet instant qu’elles ne se quitteraient plus. Leur amitié viscérale s’assortissait d’une confiance inébranlable et, quand la petite s’en retourna après avoir caché l’animal dans le vieux four à pain dont la base s’était écroulée, sûre d’avoir offert à la wiverne une niche parfaite, le dragon se tint tranquille et l’attendit sans faire le moindre bruit. Les parents de Maud retrouvèrent une fillette heureuse, prête à rendre tous les services. Ils attribuèrent cette versatilité à son jeune âge, sans se douter que Maud posait chaque matin et chaque soir une soucoupe de lait devant le four à pain.

Bientôt, la wiverne devint si grande que le tas de gravats ne suffit plus à l’abriter ni à la cacher des regards. L’animal était habité par la faim. À la nuit tombée, il s’ébroua jusqu’à faire céder les dernières ruines du four, huma l’air frais qui portait jusqu’à lui l’odeur fauve de la laine sale… Alléché, le dragon fit quelques pas : ses immenses pattes, si peu rompues à l’exercice, le soutenaient à peine. Il promena son regard sur la vallée. Les fumées s’échappant des foyers zébraient le ciel étoilé. Il avança, se jeta dans le vide et déploya ses ailes.

Le lendemain, toute la famille fut réveillée par une tempête : une bourrasque avait chahuté si fort le chaume qu’une partie de la maison se trouvait à découvert. Maud vit la première l’immense silhouette crénelée dont le vol long et serein s’étirait par-delà la forêt. Cette fois, ce fut le père de Maud qui resta silencieux et pensif toute la journée.

La wiverne s’était établie dans un tumulus que les Anciens avaient élevé pierre après pierre. Les herbes et les mousses y croissaient follement, si bien que l’endroit, désormais oublié de tous, ressemblait à une grande colline et n’attirait plus un visiteur. Là, le dragon, encore jeune, s’exerçait à faire sortir de son gosier une flamme : dans son poitrail, une braise intérieure (qu’auraient jalousée bien des forgerons) crépitait.

Quelques temps après, les premières émeutes éclatèrent dans le faubourg. Il y avait de moins en moins de têtes pour composer les troupeaux et la silhouette du dragon, si elle avait d’abord émerveillé, ne faisait plus naître que suspicions. Les hommes comptaient et recomptaient les moutons mais s’attardaient-ils sur le sort des loups et des renards ? Des ours et des aigles ? La wiverne frappait selon sa faim, sans chercher à nuire à quiconque. Elle ne se serait battue contre personne pour emporter un morceau… Elle trouvait, elle prenait, elle se contentait de ne pas mourir d’inanition. Ses appétits étaient même forts raisonnables, lorsque l’on considérait son impressionnante stature.

Ses poings fermés de rage, Maud s’éloigna à grands pas. L’église était encore visible par-delà les cultures mais déjà les clameurs des villageois n’étaient plus que murmures. Maud savoura cette quiétude relative, laissa le vent s’engouffrer dans ses cheveux et ferma les yeux. Un sourire commençait à s’esquisser sur son visage… Une lame de fer soudainement plaquée sur sa gorge lui coupa le souffle. Les petits chemins eux aussi regorgeaient de bandits…

Une créature si grande qu’elle pouvait faire son lit de celui d’une rivière fondit depuis les cieux : une serre plantée dans le dos, l’homme expira sans même comprendre son malheur. La wiverne goûta, du bout de la langue, le sang qui s’en échappait. Son œil devint un gouffre noir. Les os du bandit craquèrent sous ses crocs. Le dragon n’avait jamais mangé meilleure viande… Ce carrefour bordé d’ombre serait désormais son terrain de chasse. Encore couverte de sang, Maud se releva, assista avec dégoût à cet étrange repas. La gueule carnassière, capable de percer, broyer, déchiqueter sans le moindre effort se referma sur elle ! Son cri enfermé ne parvint qu’à ses propres oreilles et, roulée en boule sur la langue épaisse, elle crut sa dernière heure arrivée mais, à son grand étonnement, elle se sentit glisser : la wiverne venait de la déposer sur son dos. Aussitôt, elle prit son envol.

Maud vit défiler sous elle les rivières Lugg et Wye qui finissaient par s’embrasser, les rayons du soleil qui s’enfonçaient comme des sabres dans la forêt. Comme la wiverne, elle se sentait enfin puissante et libre, indomptable…

Peu importait que les routes fussent plus sûres. Les villageois se croyaient menacés. Ils n’eurent de cesse de pourchasser la wiverne. Des rets et une fosse. Des piques et des lances. Des arcs et des pierres. La cruauté de la proie devenue prédatrice. Ce fut un interminable supplice…

Comment aimer les hommes après cela ? Le mythe ne dit pas ce qu’il advint de Maud. Longtemps, jusque sur les murs de l’église de Mordiford, l’ombre de la wiverne a plané mais, en 1811, un vicaire que cette « créature du Diable » insupportait a fait détruire la fresque qui la représentait.

Mes amis, vous qu’une histoire triste hante et possède, je puis vous consoler. Les légendes, elles aussi, vivent et s’envolent. Au Danemark, chez les descendants des Vikings, peuple à l’âme moins dure qu’on ne l’a fait croire, qui érigeait les dragons en têtes de proue de leurs navires, cette histoire ne se termine jamais… La jeune femme est condamnée à l’exil sur une île, en compagnie de son dragon. C’est un couple étrange mais inséparable, qui survit peut-être encore de nos jours, sur une de ces terres hostiles, glaciales, perdues en pleine mer. Levez les yeux au ciel. Voyez-vous ce vol long et serein qui disparaît au loin ?

© Hilda Alonso.