Reliquiae

Vide en mon ventre : le ciboire dérobé, la chair a disparu, la substance s’est évanouie. Je suis descendu de l’autel, d’où les regards se détournent, comme s’ils avaient honte pour moi de cette serrure forcée, de ce bois fendu, de l’impudeur de mes entrailles exposées. Alors allez-y, cachez, cachez cette victime que vous ne sauriez voir ! Moi je ne demande que ça, que l’on me recouvre du conopée, que l’on me rhabille, que l’on me redonne un peu de dignité, tabernacle !


Mes veines battent encore de colère, depuis le sacrilège. Mon marbre rose a pâli et n’a plus jamais retrouvé ses couleurs. Que la chair est faible face à la convoitise des pécheurs ! J’ai pourtant vécu la Révolution et la grande Séparation mais personne n’avait osé fouiller ainsi ma loge tapissée de soie et de fil d’or. La veilleuse n’a rien pu faire, tout est allé trop vite. Le cri de ma porte dans le silence de la nef habite encore l’église. La rancune, comme les petits pains, enfle et se multiplie. J’en ai longtemps voulu aux cloches : pourquoi n’ont-elles pas donné l’alerte ? Maintenant, je sais qu’il faut d’abord savoir mourir pour ressusciter.


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Il n’y a pas eu de silence coupable. Non, nous ne nous sommes pas tues. Jusque dans les confins russes, par-delà la taïga, la simandre elle aussi, a résonné pour toi. Nous avons sonné le tocsin en ton hommage, tabernacle, de notre timbre le plus grave et l’on nous entend, à mille lieues à la ronde. Car nous savons ce qui t’est arrivé. Mais nous sommes au plus haut des cieux, là où les grues ne s’aventurent pas. Nous volons vers Rome, menées par Totenglocke, le gros bourdon.

Partout où nous passons, nous appelons les vivants, nous pleurons les morts, nous éloignons la foudre et la grêle. Le soleil se mire dans notre métal poli, estampé de pampres et de filets. Ses rayons brillent sur nos faussures, comme autant d’alliances nous unissant aux anges. Appolonia donne la mesure, Ai-no-kane roucoule, Joséphine dièse. Nos voix s’envolent elles aussi et nous oublions le poids de l’airain. Volée tournante, le carillon s’emballe : perdue en mer, la Dhammazedi, notre consœur, a sombré… Elle au moins ne finira pas comme Non Pareille, dont le fer coulé fut forgé en canons meurtriers…

Tinte la porcelaine des petits grelots en fin de cortège… Les cloches sont passées. Certaines ne reviendront pas.

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Mon bois sacré accuse les coups du maillet. Moi, la simandre, je suis le rappel et l’alerte, je suis le rassemblement. Mon avertissement, presque chuchoté, demande qu’on s’en fasse l’écho : au sortir de la nuit, popes et petits moines s’éveillent alors les uns les autres pour se rendre à l’office ; lorsque le village brûle, qui m’a entendue va mettre son voisin à l’abri. Moi, la simandre, je suis celle qui ouvre les bouches et les cœurs.

À toute heure du jour et de la nuit, haute gloire ou grand péril, je chante pour éloigner les mauvais esprits, qui frappent les coupoles bleues de Grèce comme les églises peintes de Moldavie. Et moi, qui me protégera ?

© Hilda Alonso.