Rigor mortis

Nous ne nous lassons pas de ce spectacle étrange, plein de cris et de couleurs. Ils ont tant d’énergie ! Ils se débattent comme des chiens fous et avec tant de vigueur que notre réjouissance renaît sitôt qu’elle meurt… Ils gesticulent et ils parlent, sans cesse, comme pour s’envoûter du bruit. Ils parlent de modération et d’eau dans le vin. Nous, nous sommes secs à craquer. L’ivresse fantôme, nomade, a fui nos amphores oubliées.

Voici ce qui occupe les mortels : les essoufflements de l’amour, le charme des vices, le poids des vertus, la chasse qui nie la vie même, la quête furieuse de l’oubli de soi. La puissance souveraine des illusions les gouverne : beauté, jeunesse et force, gloire et pouvoir, jouissance des savoirs ou de la richesse. Le vivant m’a aperçu, la pomme d’Adam disparaît un instant dans cette gorge soudain nouée : le tourbillon s’arrête, la frénésie s’estompe… Nous sommes les vestiges du vertige, la sublime abjection.

Une main sur le cœur, un bras levé à la main tournée vers son visage, comme pour interdire au soleil d’exister : l’écorché n’est pas un gisant, l’écorché est un homme debout ! Je semble rire, statue plus qu’à nu. Face aux viscères, la fascination le dispute au dégoût, séduction du traumatisme, déplaisir morbide dont le spectateur ne peut se passer. Il songe, enfin, à me voir, que les absents ont toujours raison : ils ont le dernier mot, ils ont pour eux le nombre et l’éternité. C’est un peuple tout entier qui, cessant de respirer, impose son autorité. Reposer en paix, quelle horreur ! L’histrion squelette va-t-il entamer sa danse macabre ? Certes non ! Il est une façon bien plus subtile de régner. La carcasse crie victoire par son silence forcené. Sa présence est parole, son silence tapageur, sa force celle de l’inertie : « motus » est notre modus moriendi !

À la dernière heure, nous vous avons laissé nos peurs et la tristesse. Certains d’entre nous vous ont même joué un bien vilain tour, sur le lit de mort : un vieux secret confié in extremis, une promesse réclamée qui vous aliène, un testament fielleux… Tout est enfin permis, au bord du précipice ! La hure humaine en rit encore ! Vous lui prêtez des hilarités stridentes et miauleuses, des cruautés de fond d’orbite. Le trou, puits de pénombre, est une porte ouverte sur un mystère familier… Et l’abîme vous regarde, de son œil de fosse ! L’effroi du néant qui vous tente et vous aspire vous brise déjà l’échine !

Clamor volant, lacrima manent : les sanglots longs se sont évaporés, la banshee est partie, la main de gloire s’est refermée sur le lacrymatoire. Toute une vie se cristallise depuis, dans les tourments de l’eau morte-vive, comme une pierre précieuse en fusion, agitée de fils d’argent. Sous les bandelettes dorées de la momie, le chat n’attend plus la fin du crépuscule. Rideau ! Le suaire, mâché, drape en vain la misère. Le lustre d’os érige les trépassés en leur propre monument. Ainsi, c’est tout ce qu’il reste de nous ? L’art ? Le marbre sous les coups du burin ? La salvation de la mémoire par l’écriture ? Foutaises !

Nous ne pouvons rien pour vous, même pour les plus philosophes d’entre les vivants, si ce n’est accomplir ce devoir et vous dire : « Je suis ce que tu seras ! Accepte-nous, accepte notre témoignage et notre prémonition ! Prend ta part de la vie, prend part à ta mort : sache mourir, sans larme, sans regret, sans prière mais en pleine conscience… Le ver sarcophage triomphe, décerne-lui ces pampres qu’il est le seul à mériter, puisqu’il les dévorera comme le reste ». Nous ne connaissons que cette place qui est la nôtre : là où le superflu n’est plus, là où le sens s’avorte. Que l’on nous maudisse : c’est une défense bien innocente, un aveu d’impuissance. Rien ne change rien. S’il vous faut un jugement dernier, apprenez la relativité de toute chose. Ce sont les vanités qui allument le bûcher de vos illusions perdues…

« L’homme entre deux néants n’est qu’un jour de misère. »*

*In Œuvres complètes, Jules Laforgue, Le Mercure de France, 1903.

© Hilda Alonso.