Rota tu volubilis

« Si tu me possèdes, tu posséderas tout, mais ta vie m’appartiendra ».
Ainsi parle la Peau de chagrin. Cet avertissement pourrait également se voir graver sur mon cuir passé. Aujourd’hui, on ne m’appelle plus que la bourse infortunée. J’ai perdu mes majuscules en même temps que mes illusions.

Il paraît que c’est le Diable qui m’a faite. Qu’en sais-je ? Je n’ai jamais croisé son regard. Je me rappelle simplement la douceur de sa paume quand il m’a cédée à l’homme en gris. Celui qui m’a jetée alors que je lui offrais tout. Car je suis ainsi, moi, la Bourse de Fortune. Mes cordons noués, je me renfloue par magie et ne taris jamais. Je permets les caprices les plus dispendieux, je veux être sûre que mon porteur ne manque de rien. Il n’a manqué de rien : il a mangé plus que sa faim, bu les meilleurs vins et perdu la tête plus que de raison, il a dormi dans les lits les plus chauds, il s’est offert le corps des plus belles femmes puisqu’il ne voulait pas de leur amour. Il se paye la cruauté, il se paye l’arrogance, lorsqu’il passe devant le nez du mendiant, la tête haute et me soupesant d’une main faussement négligente. Il préférerait crever là, foudroyé, étouffé dans son col de fourrure et son manteau de satin, plutôt que de plonger la main dans ma panse enflée.

Il paraît que c’est son âme que je croque, par petits morceaux, à chaque fois que je me gorge de pièces. Il faut bien que l’or vienne de quelque part ! J’ai besoin du meilleur de l’Homme pour continuer à exister mais je ne trouve plus une source de bonté, chez lui, où puiser. Perdre son âme, c’est la crainte la mieux partagée depuis la nuit des temps. Personne ne songe qu’on peut en prendre le plus grand soin en la sacrifiant… L’Homme est une richesse qui s’ignore. L’Homme se gaspille. Je voudrais pouvoir choisir et me donner à un porteur qui serait digne de moi et comprendrait qu’il suffit de partager mon or pour racheter son âme. Mais mon sort est gouverné par le hasard.

L’eau glacée de l’Elbe m’a portée jusqu’à la mer, jusqu’à l’océan… Si loin ! J’ai voyagé et partout dans ce monde sans finesse, sans intelligence et sans bonté, je n’ai connu que déception. L’infortune n’a pas de frontière. Il paraît que sur les rives de l’Euphrate, au fond d’une lampe terne, un génie fatigué connaît la même guigne.

© Hilda Alonso.