Terra incognita

Ni luxe, ni calme, ni volupté, dans le Cabinet de Curiosités. Nous, nous sommes les déçus du voyage. Les trophées, les faire-valoir, les témoins. Les accessoires. Personne ne nous aime ni ne nous regarde pour ce que nous sommes : des déracinés, ceux l’on a arrachés à leur pays.
C’est inconcevable, de ne pas se trouver au centre du monde. Cela blesse. C’est pour cela que chacune de nous s’est retrouvée enfermée. Nous disons des îles qui pourraient exister, des pays qui ne sont plus, des conceptions passées. Pangée, Carte de Tendre, Terre plate : nous sommes des visions du cœur, quand la tête ne comprend pas encore. Tournent les illusions contraires, dans la Cage aux Mappemondes…

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Moi, je suis un faux. L’explorateur qui m’a construit, sur le bateau du retour, n’a rien vécu d’extraordinaire. Il n’était pas Ulysse, je ne suis pas le Graal. J’ai pourtant été présenté comme tel. Mais je sais, moi, que je suis un regret. Il ne m’a jamais adressé que des regards lourds de reproches. Pourtant, je suis extrêmement beau, il devrait être fier d’avoir réalisé de ses mains une œuvre comme moi, l’éventail en ailes de papillons. Je suis né de l’ennui et de la honte, fabriqué de bric et de broc, assemblé avec des bouts de ficelles. N’est-ce pas déjà un conte suffisamment étonnant que celui de mon apparition ?

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“C’est original mais c’est parfaitement ridicule ! Comment dis-tu que cela s’appelle ? Kokochnik ? Non, vraiment, que c’est laid ! ” Voilà la façon dont j’ai été accueillie ! J’ai traversé un continent pour parvenir entre ses mains, j’ai failli perdre mes perles si rares et si délicates, pour me faire insulter. Sait-elle que j’ai coiffé une tsarine ? Sait-elle que pour moi la tisserande n’a pas dormi de plusieurs nuits ? Non, elle m’a chaussée sans respect et sans ménagement puis elle m’a laissée là : je ne passais pas dans ses boîtes à chapeaux. Le samovar d’argent n’a pas eu plus de chance : personne ne sachant comment l’utiliser, il a servi de soupière ! Nous n’avons pas perdu de notre charme : c’est leur maison bourgeoise et sans chaleur qui n’en a pas. Le maître, celui qui nous a amenés, nous évoque rapidement, les soirs de réception. Il écorche notre langue et déblatère contre notre peuple ! Nous, nous avons connu des horizons lointains, des latitudes improbables, des froids inimaginables. Nous ne sommes pas des bibelots. Nous sommes les vestiges d’une Russie royale, que personne ne connaît et que tous rêvent, à tort et à travers.

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Je me rappelle le soir tombant sur la Mare aux Songes. J’étais encore un oisillon, nous étions encore tous ensemble. Nous chantions pour accueillir la nuit et nos becs crochus claquaient dans la forêt. Moi, j’étais le dernier de mon espèce. De moi il ne reste que cette patte. J’étais un dodo, je suis un drageoir. Mes longs ongles noirs percent ma peau d’un jaune vif comme celui d’un œuf. De l’œuf que je ne pondrai pas. Ils nous ont tous tués. Ce n’était même pas pour manger : nous avions le goût trop exotique pour leurs palais. Si nous étions si répugnants, si dodus, si malhabiles, pourquoi nous avoir chassés ainsi ? Je me suis épuisé pour échapper à leurs filets mais mes ailes de nain m’empêchaient de voler…

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Voyager, c’est d’abord partir. Rassembler les symboles de sa vie dans un bagage toujours trop petit. Tout semble nécessaire. On voudrait partir entier, sans rien oublier, comme s’il ne fallait rien quitter vraiment. Les exilés et les errants le savent : partir, c’est dire adieu et dédier chaque pas à ceux que l’on a laissés derrière soi. Comme le temps du voyage est long… C’est le temps d’une vie, d’une autre vie. En a-t-on vu passer, des pèlerins aux genoux ensanglantés, des aventuriers impatients d’en découdre, des missionnaires à la peau tannée. Tous, ils se sont imaginé des odyssées et des miracles… Eux ne verront que ce qu’ils se sont promis de voir.
Car voyager, c’est aller. À la rencontre de l’inconnu, des inconnus. Découvrir qu’il suffit de dépasser les bornes pour agrandir son regard. Plus longue est la vue, plus large est l’esprit. Tâche de perdre ta boussole, renie le sextant qui balise le monde à ta mesure, attend-toi à tout mais n’espère rien, si tu pars : tu verras qu’immanquablement, tous les chemins mènent à soi-même.
Voyager, enfin, c’est revenir. Trouver l’accord entre l’étranger que l’on est devenu et cet ancien monde, celui dont on se souvenait et qui, imperceptiblement, a un peu changé, lui aussi.

© Hilda Alonso.