Umbra et imago

Regardez-moi ! En me voyant, c’est vous que vous scrutez et vous ne voulez pas vous voir. Vous ne pouvez pas vous voir. Je le sais. Vous m’évitez. Votre regard glisse sur ma surface, trop polie pour être honnête… Or, moi, je ne m’arrête jamais à la surface. Qu’on m’interroge : j’ai toujours une réponse à donner. Je réfléchis donc vous êtes. Il est temps de me confesser tout ce que je lis déjà dans le pli de la lèvre et dans le rouge soudainement venu colorer la joue. Dès demain, vous vous verrez mieux en moi, sans effroi. Vous pourrez vous chercher, vous explorer, vous comprendre.

Pour l’heure, ne baissez pas les yeux, affrontez-vous. Jugez-vous sans pitié. Ne vous abusez pas de votre propre complaisance. Ne perdez pas votre temps à chercher la ride. Jouez à vous faire peur, grâce à moi. Les reflets sont distordus par les sentiments qui plongent, outre mon tain, comme pour chercher le secours des disparus. Oui, tous les miroirs sont hantés : de vos complexes, de vos secrets, de vos noirceurs. Vous y laissez une foule de souvenirs fantômes. Je suis capable de regarder le soleil en face, je ne crains pas vos ténèbres. Mais je veux d’autres oboles…

Les Narcisses de ce temps ont perdu leur âme dans le kaléidoscope des autoportraits de mauvaise facture. Rien ne répond, aucune vie ne franchit le miroir de leurs yeux éteints. Ils posent et ils sourient mais ils ne sont plus. Je veux des idées et des chants, je veux la vivacité d’un esprit… Je ne supporte plus le vide qui est a pris place en vous. Et le miroir fume… Pulsion, fracture complexe de la psyché : moi aussi j’ai besoin de crier et ma propre voix me brise.

Horreur ! Le nez se défausse et se casse, l’œil divisé coule : je vous montre le monstre, le difforme multiplié. Vous recollerez vos morceaux mais vous ne me reconstituerez pas : mes cicatrices, trop visibles, vous rappelleraient les vôtres. Sachez-le, c’est aussi votre vérité ! Mais vous ne voulez pas savoir. Moi, j’ai besoin de savoir. J’ai besoin du commerce des livres. Je veux résoudre les énigmes de l’écriture spéculaire et révéler l’anamorphose… Sept ans de bonheur et Elsa, dos au miroir.

 

© Hilda Alonso.