Xanthidae

Millie_and_Christine_McCoy_by_Eisenmann

 

C’est un petit rien. Un détail que l’œil remarque à peine, lorsqu’il se pose sur le daguerréotype voilé de poussière. Les yeux se plantent franchement dans les vôtres, les bras et les mains tiennent une pose parfaitement symétrique. Millie et Christine ne se font jamais face. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau, les sœurs McCoy. Deux torses et deux corsets, un seul et même jupon : leur robe est déjà un linceul. Elle couvre l’horreur, celle qu’il est pire d’imaginer.

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Je m’appelle Millie. Je n’ai plus d’âge aujourd’hui. Mais j’ai toujours l’autre, comme point d’ancrage, comme lieu de naufrage. Je sais qu’elle a un prénom comme moi mais tout le monde l’oublie. Nous ne sommes que les « McCoy », un effroyable tout, pour qui le « je » est prohibé.
Vif, le rouge omniprésent du cirque. Brillants de mille éclats, les fausses pierres et les ors. Il faut émerveiller… Quand le rideau se lève, la foule retient son souffle. Elle aussi ne devient qu’un, transie d’autant d’étonnement que d’horreur. Quel trouble pour eux… Je le vois, ils ne savent pas démêler dans notre physionomie ce qui appartient au singe et ce qui descend du crabe. Nul ne se pose la question de notre humanité. Nous avons pourtant des visages. Nous réagissons, nous pensons, il nous arrive même de parler, puisqu’il faut bien répondre aux ordres. Nous sommes là, au centre de la piste. Nous sourions : il paraît que c’est encore plus affreux. Passé la surprise, passé le dégoût, la déception est accrue : si un monstre commet la faute d’exister, qu’il se montre digne de sa légende ! Qu’il rugisse et qu’il détruise, qu’il courre après les enfants ! Oui, il faut, en prime que nous fassions notre numéro.
L’on nous a instruites mais notre mémoire est moins éléphantesque que nos proportions. Nous sommes décevantes… Ou plutôt, nous l’étions. Pourquoi n’avons-nous pas tenu nos langues, ce jour où, bonheur du printemps qui abolit la méfiance, nous avons chanté, juste pour nous. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas tant ri et souri… Depuis, le « Rossignol à deux têtes » entonne dans une langue qui n’est pas la sienne des ritournelles sirupeuses d’amour perdu, de thé indien et de rhum antillais que nous n’avons pas connus. Comme si le cœur y était ! Personne ne se doute que nous chantons de tout notre mépris, de toute notre tristesse, de toute notre détresse. Que nos sourires les mordent et les déchiquètent. Qu’en auraient-ils à faire de toute manière, s’ils le savaient ? La ritournelle est finie, le public nous regarde rejoindre la coulisse, de notre étrange pas commun. Que l’une avance, elle fait reculer l’autre : les rires fusent tandis que nous cachons les grimaces de douleur. Marcher nous est terriblement pénible et vieillir nous rend quasi impotentes. Mais cela fait rire. Voilà ce qui importe.

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Je m’appelle Christine. Je suis une solitaire. Ironique, n’est-ce pas ? Oui, je suis une solitaire et une rêveuse. Tous les esclaves le sont. Car je, enfin nous, sommes nées esclaves, de parents esclaves eux aussi. On nous a négociées, on nous a achetées, on nous a même volées. Mr Smith nous a récupérées. L’esclavage alors, venait d’être aboli. Mais que font les esclaves libres ? Ils s’aliènent à nouveau. Nous avions quatorze ans, à cette époque. Mr Smith nous a fait venir chez lui, avec sa femme. La chambre est plus grande que la loge de notre ancienne roulotte. Mais nous ne profitons pas de l’espace, comment le pourrions-nous ?
Notre vie a changé. Et pourtant, rien ne nous fera sortir pour de bon de la piste. Avant, c’était la roulotte de Pervis. Aujourd’hui, c’est le Barnum. Nos lendemains nous feront chanter dans d’autres cirques. Nous avons appris cinq langues, nous savons jouer de plusieurs instruments de musique. La Reine Victoria elle-même a voulu nous voir. C’est que notre histoire, si formidable, si incroyable, est contée et vendue à chacune de nos apparitions… Quelle légende… Nos chamailleries et nos violentes batailles n’y sont pas évoquées. Nous sommes le fardeau d’une autre… qui est nous-mêmes ! Cela ne vous rendrait-il pas fou ? Cela ne vous donnerait-il pas envie de crier ? Nous sommes les indissociables qui rêvons la déchirure, pour qui penser à soi est un crime. Il faut savoir se haïr sainement, quand on s’aime trop. Là encore, les circonstances nous y obligent. Tout organisme se retourne naturellement contre lui-même lorsqu’il ne peut plus se défendre. Nous nous disputons à voix basse, pour ne pas la briser et nos querelles semblent se napper de secret. Dans ces moments-là, nous sommes si complices… Qui sait combien cela nous manque de pouvoir nous regarder un jour en face ? Qui sait que nous dormons main dans la main ?

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Nous étions Noires, nous étions femmes, nous étions un monstre de foire. Nous étions Millie et Christine mais, dans le cimetière de Whiteville, notre épitaphe est écrite au singulier.

“Millie-Christine Born July 11, 1851, Columbus, counrty N.C, a child of Jacob and Monemia McCoy. She lived a life of much comfort owing to her love of God and Joy in following his commands. A real friend to the needy of both races, and loved by all who knew her.
A soul with two thoughts Two hearts that beat as one
Christine-Millie Died October 8th and 9th, fully resigned at her home, the place of her birth and residence of her Christian parents. They that be planted in the house of the Lord shall flourish in the courtesy of our God.”

 

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© Hilda Alonso.