Attila Valpinson, conquérir en sifflant

Voici l’histoire d’un homme qui écrit d’abord pour se surprendre. Tendre anarchiste, pêcheur de lune à la ligne mains dans les poches, il se pense « pas mauvais écrivain » sans même soupçonner son génie. Car c’est aussi l’histoire d’un auteur qui a failli ne jamais le devenir. En a-t-il fallu, des supplications parfois rageuses pour que ses manuscrits échappent au dernier sublime en quittant les fonds de tiroir ! C’est que la stupéfaction des premiers lecteurs, les lettres de refus stéréotypées des grands noms de l’édition et le temps qui passe fragilisent les pieds des plus robustes colosses. Or, Attila Valpinson en est un.

Note : à tous ceux qui d’ores et déjà jugeraient mes lignes par trop laudatives et tenteraient d’expliquer cette apologie par la proximité qui me lie au drôle d’oiseau, je répondrais que j’ai été sa lectrice assidue avant même de le rencontrer. Reprenons.

Sa culture et sa maîtrise de la langue française l’autoriseraient à se prendre au sérieux, mais Attila n’en fait rien : foin des périphrases pompeuses, des personnifications qui injectent artificiellement une supposée grandeur métaphysique ; chez cet (h)auteur, une pirouette désamorce le pathos en germe et Valpinson achève la scène, la phrase et le lecteur.

Il écrit de la littérature (pas de la littérature moderne mais une littérature véritablement contemporaine, dans laquelle il ne suffit pas de jeter du registre grossier à toute page mais bien de questionner les usages de la langue, du vocabulaire, de la ponctuation) avec la jubilation du gamin qui réussit à faire éclater un pétard qu’il croyait mouillé. Pourtant, Attila Valpinson sait qu’il n’est qu’un passant dans cette vie mais il veut profiter de l’envie qui reste là. Il écrit comme il se promène, vous déroute comme il conduit, comme il déraille, par des détours de poète et en faisant tinter la sonnette de son vélo.

 

À l’aède, au secours

Ce premier roman plante une date comme un décor : 1953. C’est sans doute la France, celle des campagnes, des casquettes, des bistrots et des luttes sociales vigoureuses ; c’est encore la France qui essaye de croire en son empire, en ses institutions, qui respecte ses notables ; c’est une France et ce sont des Français comme pouvait les écrire René Fallet.

Mais, dans ce premier opus, on découvre surtout une patte inimitable, qui repose sur la rupture de rythme. Le verbe s’allonge, devient plus complexe, plus foisonnant : voici venu le temps de la plaidoirie qui fait digresser l’action en pamphlet puis, après l’inflation de prose, la chute abrupte. Le lecteur  a surfé une déferlante qui se prend un mur, il se retrouve sonné.

Bien sûr, on pourrait dire que À l’aède, au secours ! est un roman d’amour, un roman policier… si ce n’était que cela. Attila Valpinson bouillonne trop pour se montrer obéissant : s’il faut entrer dans une case, il devient l’habitant du carrefour des genres.

 

 

Disertations

Car j’ai l’honneur de cosigner ce dictionnaire amoureux, je ne m’étendrai ici que sur les textes signés Attila. Dans cet ouvrage, Valpinson dévoile un nouveau talent : écrire des récits courts, particulièrement riches et percutants, où sons, odeurs et couleurs se croisent et s’enchaînent en un mouvement fluide et perpétuel. Là se révèle le talent du conteur : sans costume, sans planche, sans projecteur, seulement avec des mots pour faire couler sa voix dans notre voix intérieure, Attila jazze saxo puis manouche, les métaphores filent sans s’entrechoquer, l’alliance du coq et de l’âne semble naturelle. Les petites choses sont devenues grandes.

 

 

Pêle-Mails

De l’esprit, bon même quand il joue les mauvais, Attila Valpinson en a à revendre et Pêle-Mails regorge de fulgurances qui vous saisissent, de jeux de mots qui vous bousculent, de remarques qui vous crucifient de subtilité.

Pêle-Mails se présente comme un journal, cet exercice qui d’un anniversaire l’autre permet de faire le tour de soi en observant les autres. La prose est encore plus courte, elle devient souvent aphorisme. C’est là qu’on reconnaît la valeur d’un écrivain, l’acuité de son jugement : quand deux lignes suffisent à faire vibrer des sentiments contradictoires, quand la justesse des mots vous rend sensible aux faiblesses humaines. Est-ce l’effet de la forme, d’une narration au quotidien ? Le style d’Attila Valpinson semble plus sobre dans ce recueil, comme s’il avait remisé les débauches de feux d’artifice pour atteindre plus de vérité dans le dépouillement. La pudeur, toujours, contient la gravité.

De l’autodafé, Attila Valpinson sauverait Rabelais (à qui il pardonnerait au passage son allégeance à Hippocrate) pour son ironie bonhomme, et Céline pour son amère lucidité d’humain que l’idiotie des autres hommes rend impuissant, sans toutefois oser s’y comparer. J’ose.

 

Baal-Zebub, Prince des mouches

   

Écrit pour l’édition 2019 du festival gothique Les Nuits Dark Ritual, cette novella prouve l’incroyable capacité d’Attila Valpinson à se jouer des frontières. S’appropriant en maître un univers qu’il ne connaît pas, il inclue tous les codes de cette sous-culture dans un récit coloré, burlesque, champêtre, pleins de frissons, de fantaisie et de rebondissements, définitivement adressé aux amoureux de facétie et de belles lettres. Sa référence au Petit Chaperon rouge ferait rougir plus d’un loup, tressaillir plus d’un aficionado du fantastique et pourtant, c’est toujours le rire qui gagne, même lorsqu’il grince.

Saluons également dans ce livre le retour de l’esperluette (&), à laquelle Attila a donné son âme.

 

Lire Attila Valpinson, c’est goûter le bonheur de l’explorateur qui, devant les merveilles nouvelles, sait qu’il avait raison d’entreprendre le voyage. Bien sûr, le consommateur de produit culturel hausse le sourcil à la première page et referme le bouquin. Pardonnons-lui : il n’est pas (pas encore) un lecteur. Car lire Attila Valpinson, c’est réapprendre à lire. Se surprendre parfois à préférer revenir sur une phrase pour la savourer plutôt que savoir ce qui se passe à celle d’après. Revenir vers ses œuvres avec un bon souvenir et les retrouver plus complètes encore.

J’ai découvert, lu, effectué un travail de correction, relu, tout Attila Valpinson. J’en suis toujours étonnée. J’en suis toujours émue. Devant l’excellence d’une telle plume, je m’incline. Avé, A. V. !